Emmanuelle Drouet

Psychologue clinicienne


Cabinet paramédical
6, rue de Plaisance
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D.E.S.S. de psychologie clinique

Thérapeute praticienne en TCC - AFTCC

D.U. Troubles du comportement alimentaire

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Mères à bout de nerfs…

Je reçois en consultation beaucoup  de femmes qui se sentent réellement dépassées dans leurs rôles de « maman – épouse – femme active ». Au quotidien, ce sont des mamans souvent épuisées, pas forcément épaulées comme elles le souhaiteraient, et donc pas toujours heureuses ou épanouies… ce qui devient, pour elles, culpabilisant ou honteux par rapport au bonheur que devrait représenter la maternité.

Cet article de Catherine Halpern, paru dans le magazine Sciences Humaines, est pour  toutes ces  maman à « bout de nerfs »…


Mères à bout de nerfs

Harassées par les tâches quotidiennes, culpabilisées par l’image exigeante 
de la « bonne mère », les femmes doivent assumer l’essentiel des soins donnés 
aux enfants. Quand l’émancipation féminine se heurte à la dure réalité 
du maternage quotidien, l’image d’Épinal de la mère épanouie en prend un coup.

« Ahhhh ! C’est merveilleux. Vous verrez, ce sont les plus belles années de votre vie. » Combien de parfait(e)s inconnu(e)s m’ont-ils tenu ces propos dans la rue tandis que je cherchais péniblement à avancer avec la petite dernière déjà lourde en porte-bébé et l’aînée qui traîne des pieds. Et de répondre : « Oui, bien sûr… »le sourire crispé par les nuits sans sommeil, les insupportables caprices, les matins qui déchantent quand c’est le sprint pour conduire l’une à la crèche, l’autre à l’école avant de se ruer, déjà épuisée, au travail. Mais de quoi faudrait-il se plaindre ? N’est-ce pas « merveilleux » d’être mère ? Honte à celles qui osent émettre la moindre réserve.

Il est entendu qu’elles doivent être les plus heureuses du monde, comblées par d’adorables bambins, aimants et souriants. Pourtant des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent pour noircir le tableau idyllique. Les mères se rebifferaient-elles ? Des témoignages, des enquêtes, des fictions brisent le tabou et disent leur épuisement, la culpabilisation dont elles sont victimes, leur solitude, le poids des normes sociales, la dépossession de soi…

Barbara, l’héroïne d’Un heureux événement (Albin Michel, 2005), le roman d’Éliette Abécassis dont l’adaptation vient de sortir au cinéma, dit son désenchantement : « Faire un enfant est à la portée de tous, et pourtant peu de futurs parents connaissent la vérité, c’est la fin de la vie. » Un jugement lapidaire mais qui dit le désespoir de cette jeune mère thésarde en philosophie dont la vie ne tourne désormais plus qu’autour du bébé. Avec, à la clé, une sociabilité réduite à néant et un couple en plein naufrage.

Dans Mère épuisée (Les liens qui libèrent, 2011), Stéphanie Allenou dresse un tableau à peine moins sombre de la maternité et témoigne avec une rare franchise de sa longue descente aux enfers. Surtout quand on a non pas un seul mais plusieurs enfants. Sa fille a seulement 20 mois quand elle donne naissance à des jumeaux.

La tyrannie de la bonne mère

Le rêve tourne alors vite au cauchemar. Épuisement, isolement, difficultés conjugales, manque de solidarité familiale… L’image de la bonne mère se fissure. « Je ne vois que des petits tortionnaires qui mettent en danger ma survie. Cela fait de moi une “mauvaise mère” et d’eux de “mauvais enfants”. Je bous de colère. Celle-ci est à peu près contenue pendant la nuit, mais elle finit toujours par exploser dans la journée. » Ou encore : « Une sourde angoisse monte petit à petit. La rage intérieure que je tente de maîtriser est croissante, et j’explose fréquemment. Je crie fort. De plus en plus fort. Je tape maintenant facilement : des fessées le plus souvent, des gifles parfois. (…) Je me sens complètement étrangère à moi-même et en total décalage avec l’idée que je me fais d’une mère “suffisamment bonne”. » Elle va jusqu’à penser tout plaquer : «  Il me prend très souvent l’envie de partir, de quitter toute la famille. Par trois fois, lors de sorties dans un parc, je suis à deux doigts de franchir le pas. » Happy end malgré tout. La scolarisation de ses enfants lui permet de construire un projet professionnel et de renaître à la vie.

S. Allenou ainsi que de nombreuses autres femmes n’hésitent pas à parler de « burnout » maternel, une notion que la psychologue Violaine Guéritault a popularisé il y a quelques années (La Fatigue émotionnelle et physique des mères. Le burnout maternel, Odile Jacob, 2004). Maryse Vaillant, elle-même psychologue, a même titré son dernier ouvrage Être mère : mission impossible ? (Albin Michel, 2011). Avec un constat réaliste : «  Le bonheur est difficile aux mères. Et c’est un des plus forts paradoxes qui soient, la maternité promettant plus d’enchantements que de meurtrissures. » Et, pour enfoncer le clou, la psychologue d’expliquer que les difficultés sont loin d’être seulement celles du maternage, des soins portés aux bébés. C’est tout au long de la vie, et pas seulement les premières années, qu’être mère, a fortiori une « bonne mère », est difficile.

« Être une bonne mère », vouloir ce qu’il y a de mieux pour son enfant, veiller en toutes choses à sa sécurité et à son épanouissement et surtout être d’une disponibilité sans faille. Voilà une injonction qui pèse lourdement. Et peut-être aujourd’hui plus qu’hier. Dans un livre qui souleva de vifs émois, Le Conflit. La femme et la mère (Flammarion, 2010), Élisabeth Badinter pointait le risque d’un retour en arrière sous couvert d’un retour à la nature. Lait maternisé, petits pots industriels ou couches jetables sont l’objet d’opprobre tandis que l’on vante l’allaitement à la demande ou les couches lavables. De plus en plus d’études scientifiques entendent réhabiliter le concept d’instinct maternel, déplore-t-elle. Dans son viseur aussi, les féministes différentialistes trop enclines à faire de la maternité le cœur de l’identité féminine. Des menaces bien réelles selon É. Badinter pour l’émancipation des femmes qui peinent déjà à concilier travail et famille. Pas étonnant dès lors que de plus en plus de femmes décideraient de ne pas avoir d’enfants. Et si les Françaises parviennent à maintenir un fort taux d’activité professionnelle et le meilleur taux de natalité en Europe, c’est notamment grâce aux aides et aux dispositifs publics de garde des enfants en bas âge. Mais surtout, estime É. Badinter, les Françaises – pour l’heure – résisteraient mieux aux prescriptions qui les assaillent.

La journaliste américaine Judith Warner a bien vu la différence. Jeune mère, elle passe quelques années en France où elle se sent épaulée notamment grâce aux aides dont les femmes peuvent bénéficier : congé maternité, congé parental, gardes d’enfant de qualité pas trop onéreuses. Grâce aussi au discours ambiant qui valorise l’épanouissement des mères et le maintien de leur activité professionnelle. Le choc est rude quand elle rentre aux États-Unis. Elle perçoit alors un profond malaise chez les mères américaines et décide de mener l’enquête, interviewant près de 150 femmes, issues pour la plupart des classes moyennes ou classes moyennes supérieures. Dans Mères au bord de la crise de nerfs (Albin Michel, 2006), elle pointe en particulier la culpabilité des mères américaines engagées dans une folle course à la performance.

La peur des 
carences affectives

Culpabilité des mères qui travaillent et qui ont le sentiment d’abandonner leurs enfants. Culpabilité de celles qui se consacrent entièrement à leur foyer mais qui sont engagées dans un perfectionnisme qui les rend toujours insatisfaites. Si ces mères disent leur joie de se consacrer à leur famille, elles avouent aussi leur épuisement, leur frustration, leur manque de reconnaissance, le sentiment de n’être jamais à la hauteur. Passant leur temps à faire le taxi pour amener les marmots au base-ball, à la danse ou au cours de piano, à faire le ménage, à mitonner de bons petits plats faits maison, à organiser les goûters d’anniversaire ou les fêtes des écoles, à favoriser l’éveil de leurs enfants et leur réussite scolaire… D’où la frustration de nombreuses mères qui ont renoncé à leur carrière. D’où l’absence des pères qui travaillent comme des fous pour nourrir seul le ménage dans un contexte économique difficile. Les causes sont multiples, mais J. Warner pointe notamment la vulgarisation, en particulier dans la presse féminine, de la théorie de l’attachement* développée par John Bowlby. Les mères sont désormais culpabilisées car elles craignent de créer des « carences affectives ». Elles sont persuadées que l’avenir de leurs enfants est entre leurs mains et qu’à ce titre elles doivent tout faire pour eux. Quoi qu’il leur en coûte.

Le puérocentrisme

Après s’être durement battues, les femmes sacrifieraient-elles aujourd’hui leur émancipation à leur progéniture ? Dans un récent ouvrage, Mères sous influence. De la cause des femmes à la cause des enfants (La Découverte, 2011), la sociologue Sandrine Garcia interroge « l’exercice durable d’un magistère moral sur les parents, et en particulier les mères » : «  Ce qui est institué, sans relâche, c’est que la famille est pathogène, que ce soit parce que le père vient à manquer, parce que les mères ne sont jamais à la hauteur de leurs tâches, parce que l’inceste rôde, parce qu’on attend trop de ses enfants, qu’on ne sait plus dire “non” ou au contraire qu’on se montre trop violent, que les rôles sexuels sont brouillés, que l’ordre symbolique est menacé, etc. » Les experts, les psychologues en particulier, en ne s’attachant qu’à l’intérêt de l’enfant, jouent un rôle important dans la culpabilisation des mères. Le « puérocentrisme » qui s’est instauré dans nos sociétés menace la « cause des femmes », leur émancipation et leur épanouissement. S. Garcia interroge notamment la construction par Françoise Dolto d’une « cause de l’enfant ». Elle montre l’ambiguïté de cet héritage qui a permis de rompre avec des pratiques éducatives autoritaires et rigides, mais au prix de l’assignation des femmes à leurs devoirs de mères d’abord et avant tout. Sa lecture de la charismatique psychanalyste est sans appel : « Articulées les unes aux autres, les prescriptions que F. Dolto livre au fil de ses différents ouvrages ou émissions définissent les contours d’un puérocentrisme maternel d’une grande exigence : les mères doivent être disponibles ou faire en sorte de le devenir, porter leur enfant toute la journée dans les bras s’il en a besoin, être attentives pendant les repas et au moment du coucher, prendre du temps pendant la journée pour jouer avec lui et, s’il est petit, montrer tous les dangers de la maison, verbaliser toutes leurs actions, trouver des sanctions parfois extrêmement sophistiquées, surtout avoir des attitudes éducatives extrêmement réfléchies pour ne pas donner libre cours à leurs impulsions, etc. » Or cette disponibilité sans faille fait trop peu de cas des contraintes – temporelles, budgétaires, professionnelles – qui pèsent sur les choix des mères.

Une conciliation au féminin

Car leurs contraintes ne sont pas seulement d’ordre psychologique. Elles sont aussi très concrètes. Alors qu’elles travaillent majoritairement, ce sont toujours elles qui assument l’essentiel des tâches ménagères et du maternage. Et même quand le père participe, c’est souvent en tant qu’exécutant. La charge mentale liée à l’organisation repose en général sur les femmes. Si le papa amène l’enfant chez le pédiatre, c’est la mère qui bien souvent y aura pensé et aura pris rendez-vous. En ce sens, la question de la conciliation travail-famille est presque exclusivement féminine. Le taux d’activité des hommes ne dépend pas du fait qu’ils ont ou non des enfants, pas plus que la progression de leur carrière. Pour les femmes, en revanche, les choses sont plus difficiles, d’autant plus que la maternité les oblige à des ruptures de carrière. L’activité professionnelle des femmes dépend beaucoup du nombre et de l’âge des enfants. En 2008, 90 % des femmes qui n’ont pas d’enfant de moins de 18 ans sont actives alors que c’est le cas de seulement 43 % de celles qui vivent avec au moins trois enfants dont le plus jeune a moins de 3 ans (1). Et ce sont majoritairement des femmes qui prennent un congé parental. Nul besoin cependant d’être misérabiliste : Laurence Cocandeau-Bellanger, auteure de Femmes au travail. Comment concilier vie professionnelle et vie familiale (Armand Colin 2001), a ainsi mené une enquête auprès d’une centaine de femmes ayant à la fois une activité familiale et une activité professionnelle. Elle montre que celles-ci se disent globalement satisfaites de leur vie générale (3,97 sur une échelle qui va de 1 : pas du tout satisfaite à 5 : très satisfaite). Elles le sont cependant moins de leur vie professionnelle (moyenne 3,28) que de leur vie familiale (moyenne 4,31).

Au-delà des chiffres, il faut noter les fortes inégalités sociales pesant sur la conciliation travail/famille. Pour les femmes cadres, il est souvent difficile d’obtenir un temps partiel, les temps de travail sont souvent lourds, mais elles disposent de plus de moyens financiers pour être aidées, que ce soit pour le ménage ou pour faire garder les enfants. Inversement, celles qui ont des revenus faibles rencontrent des obstacles matériels. Face aux frais de garde, elles peuvent être tentées de cesser leur activité professionnelle. Avec d’inévitables conséquences sur leur carrière.

Alors quelles solutions pour aider les mères ? Rien de bien miraculeux. Favoriser les aides institutionnelles bien sûr, mais surtout diminuer la pression sociale sur les femmes qui favorise leur culpabilisation et faire évoluer les représentations sociales des hommes pour les amener à davantage s’investir dans leur parentalité. Bouleversement qui ne se fera pas en un jour. Pour l’heure, reste aux femmes à essayer vaille que vaille de tenir le coup et d’éviter la crise de nerfs…

NOTE

(1) Voir Claude Minni et Julie Moschion, « Activité féminine et composition familiale depuis 1975 », Darès Analyses, n° 27, mai 2010.

Voici une idée personnelle de lecture récente sur ce sujet:

Etre mère mission impossible ? de Maryse Vaillant – Essai (broché), paru en 08/2011

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